Recherche-action et réseaux de chercheurs en urbanisme

Sortir de la bulle académique : l’urgence du terrain

Je me souviens d’un colloque interminable au début des années 2000. Une demi-douzaine de types en veste de tweed discutaient avec passion de « l’inclusivité spatiale » et de « l’ergonomie des espaces transitoires ». C’était brillant sur le papier. Mais le truc, c’est que littéralement à quatre kilomètres de cet amphithéâtre surchauffé, des dizaines de familles tentaient d’isoler des cabanes en palettes avec des bâches en plastique bleues volées sur des chantiers pour survivre à l’hiver. Ce fossé absurde entre la théorie universitaire et la boue de la réalité, c’est exactement pour le combler qu’est né le Centre S.U.D. (Situation Urbaine de Développement).

Franchement, la recherche en urbanisme, si elle ne sort pas des laboratoires pour se confronter aux situations de crise, elle ne sert, à mon avis, strictement à rien. À l’époque où notre plateforme centre-sud.fr documentait tout cela, l’objectif n’était pas de briller pour le CNRS ou de gonfler des listes de publications. Il s’agissait de créer un réseau de chercheurs, d’architectes et de travailleurs sociaux capables d’intervenir et de comprendre la fabrication de la ville par en bas. L’habitat informel, les bidonvilles, les squats… ce n’étaient pas des anomalies du système à nos yeux. C’était la ville en train de se faire, poussée par l’urgence.

La « Recherche-Action », ce n’est pas qu’un mot-valise

Aujourd’hui, tout le monde utilise le terme « recherche-action » pour justifier le moindre questionnaire envoyé par email à trois associations locales. Mais sur le terrain, ça demande de sérieusement s’accrocher. Analyser les dynamiques sociales d’un campement illicite ne se fait pas avec un drone ou Google Earth. Il faut y aller, boire le café au goût de plastique fondu préparé par les habitants sur un brasero improvisé, et surtout, comprendre les règles invisibles de ces territoires.

C’est ce que nous documentions frénétiquement dans Les Cahiers Centre Sud. Je revois encore ces fascicules. Pas de papier glacé, pas de mise en page prétentieuse. Juste de la donnée pure, des témoignages, des relevés architecturaux de baraquements de fortune. On y analysait la manière dont l’espace se structurait sans aucun plan cadastral. Comment, sur une friche industrielle polluée aux métaux lourds, une organisation sociale complexe émergeait avec ses propres rues, ses zones de rejet, ses lieux de sociabilité. Les architectes de notre réseau s’émerveillaient parfois devant l’ingéniosité des assemblages de parpaings et de tôles ondulées, tandis que les sociologues décortiquaient les rapports de force internes.

Ce qu’on apprend vraiment quand on croise les disciplines

Monter un réseau pluridisciplinaire, c’est bien beau dans les discours de financement. Dans la vraie vie, ça ressemble plutôt à des réunions qui dégénèrent joyeusement le jeudi soir vers 20h, parce qu’un architecte et un militant associatif ne parlent tout simplement pas la même langue. Voilà ce que cette confrontation permanente nous a vraiment enseigné aux heures les plus denses du Centre S.U.D.

  • Si vous débarquez dans un squat urbain avec votre seule casquette de chercheur bardé de diplômes, les habitants vous prendront systématiquement pour un inspecteur d’hygiène de la mairie ou un flic en civil. Le fameux réseau d’acteurs de terrain, c’est le seul visa valide qui vous permet d’entrer quelque part sans vous faire jeter dehors.
  • Publier un article remarquable démontrant par A plus B la viabilité d’un quartier auto-construit ne suspend jamais, ô grand jamais, un arrêté préfectoral d’expulsion prévu le lendemain à 6 heures du matin. Il faut savoir transformer la donnée de recherche en arme juridique ou médiatique pour la défense des habitants.
  • Le vocabulaire administratif tue l’humain plus sûrement que les bulldozers. Quand la préfecture parle de « résorption d’habitat indigne », elle prépare souvent une évacuation sèche. Notre job de chercheurs était de déconstruire ce jargon pour montrer que derrière le mot « campement », il y a parfois une stabilité sociale inestimable à protéger.
  • Les travailleurs sociaux voient immédiatement les dangers sanitaires — le saturnisme lié aux écailles de peinture, l’absence de tout-à-l’égout. L’architecte, lui, a ce défaut terrible de romantiser la ruine ou l’autoconstruction. C’est de leur friction que naissaient les propositions urbaines les plus pertinentes.

Les débats, les colloques et la réalité politique

Sur notre site web, on hébergeait aussi bien des notes de terrain que des comptes-rendus de colloques. Mais de quels colloques parle-t-on ? Pas ceux où l’on s’endort sur une chaise rembourrée. Les conférences organisées ou relayées par le Centre S.U.D. étaient des espaces de vraie controverse. Je me souviens d’une après-midi où un élu en charge de l’urbanisme d’une grande métropole tentait de nous expliquer que le nouveau PLU (Plan Local d’Urbanisme) allait « naturellement » résorber les poches de précarité. Un tollé dans la salle.

Des acteurs de terrain lui ont mis les plans sous le nez, lui prouvant par les chiffres que ce PLU ne faisait que repousser les bidonvilles au-delà du périphérique, loin des transports, loin des regards. Ce type de réseau agit comme un contre-pouvoir. Le chercheur apporte les données statistiques incontestables — distances, densités, temps de trajet — et l’acteur associatif amène le poids de la réalité vécue. Ensemble, ils dégonflent la rhétorique politique.

« La précarité n’est pas un défaut de la ville, elle est le produit de sa métropolisation acharnée. » C’était une phrase qu’on répétait souvent. Je ne sais plus qui l’a prononcée au cours d’un de nos ateliers, mais ça résume toute l’approche.

Précarité et production académique : éviter le cynisme

Il y a un piège énorme dans notre métier. On l’a vu arriver très tôt. C’est l’académisation de la misère. Il y a un marché florissant pour les thèses sur « les marges urbaines ». Des dizaines d’étudiants débarquent chaque année dans les habitats informels, prennent quelques photos conceptuelles en noir et blanc d’un poêle à bois de fortune, récoltent trois anecdotes et repartent valider leur master. C’est presque du tourisme social.

Ce que proposait Situation Urbaine de Développement, c’était l’exact inverse de cette extraction de données à sens unique. Si nous étudions une zone, c’était dans l’optique d’un « Développement ». Pas forcément raser pour mettre du béton neuf. Souvent, il s’agissait de plaidoyers pour la viabilisation. Comment amener l’eau courante sans déclencher un processus d’évacuation ? Comment négocier des raccordements électriques provisoires sécurisés avec les autorités ?

Une fois, nous avons passé six mois à bosser sur un dossier hallucinant. Une petite communauté avait investi un terrain vague appartenant à la SNCF. Plutôt que de simplement constater qu’ils survivaient là, nos architectes ont bossé avec les habitants pour monter un projet de réorganisation spatiale du camp en respectant les marges de recul des voies ferrées, démontrant ainsi à l’opérateur qu’il n’y avait pas de danger immédiat pour la circulation des trains. Un pur produit de recherche-action. On n’a pas gagné la bataille finale — le terrain a été vendu à un promoteur trois ans plus tard — mais ces trois années gagnées ont permis à plusieurs familles de scolariser durablement leurs enfants.

L’héritage d’une plateforme comme Centre-Sud

Le site n’est plus ce qu’il était, et pourtant, quand on regarde les grands projets de renouvellement urbain actuels, on se dit que l’approche du Centre S.U.D. manque cruellement. Les bidonvilles n’ont pas disparu de France ou d’Europe, bien au contraire. Ils se sont déplacés. Ils prennent la forme de tentes coincées sous des ponts autoroutiers en Île-de-France, de squats industriels en proche couronne lyonnaise, ou de campements agricoles dans le sud de l’Espagne.

Les archives, les articles, Les Cahiers Centre Sud — tout ce matériel accumulé au fil des ans reste une mine d’or pour quiconque refuse l’urbanisme de tableau excel. Ceux qui ne jurent que par les Smart Cities et l’optimisation des flux urbains feraient bien de se plonger dans ces réalités. Parce que la ville de demain n’est pas seulement faite d’éco-quartiers connectés réservés aux cadres supérieurs. Elle est faite d’inégalités violentes, d’habitats transitoires, d’arrangements précaires et d’un besoin constant d’adaptation.

Les réseaux de chercheurs et d’acteurs de terrain, malgré l’épuisement face aux lenteurs administratives, restent les seuls sismographes fiables de ce qui bouillonne sous la surface de nos métropoles. Il ne s’agit plus de concevoir la ville parfaite. Il s’agit, au jour le jour, de rendre la ville âprement réelle, supportable. C’est chaotique, ça sent la poussière et les réunions avortées, mais au moins, c’est vivant.