C’était un mardi soir pluvieux, de ceux où Paris ressemble à une vieille photo argentique mal développée. La salle était comble. Pas seulement d’étudiants en archi avec leurs carnets Moleskine, mais de vrais gens, des habitants, des militants associatifs. On était là pour parler d’un morceau de ville qui ne laisse personne indifférent : la Goutte d’Or.
Si vous suivez un peu nos travaux ici sur Centre Sud, vous savez qu’on ne regarde pas la ville depuis une tour d’ivoire. La ville, ça se transpire, ça se marche. Et ce soir-là, le débat autour du quartier Goutte d’Or a pris des allures de procès public de la rénovation urbaine à la parisienne.
Honnêtement, je m’attendais à une discussion feutrée sur les coefficients d’occupation des sols. J’ai eu tort. C’était viscéral.
Le documentaire : une claque visuelle sans filtre sans voix off
Avant d’empoigner les micros, on a regardé ce film. Un objet filmique un peu brut, un vrai documentaire urbain comme on n’en fait plus assez. Pas de musique larmoyante, pas d’explications didactiques sur « l’intégration républicaine ». Juste l’image.
Le réalisateur a posé sa caméra rue des Poissonniers et rue Myrha, et il a attendu. Ce qu’on voit à l’écran, c’est une chorégraphie du chaos organisé. Les vendeurs à la sauvette qui replient tout en trois secondes au premier sifflet, les mères de famille qui naviguent avec des poussettes sur des trottoirs trop étroits, et cette densité incroyable de vie au mètre carré.
Il y a une scène qui m’a marqué. Un plan fixe de deux minutes sur une façade décrépite vouée à la démolition. On y voit encore du linge sécher au troisième étage. C’est tout le paradoxe de ce quartier : on le dit insalubre, parfois invivable, et pourtant, il est habité avec une intensité que vous ne trouverez jamais dans les rues aseptisées du 16ème.
Ce film pose la question qui fâche : quand on « nettoie » une façade, est-ce qu’on ne nettoie pas aussi une histoire ?
Au-delà de la brique : ce qui s’est dit quand la lumière s’est rallumée
Lumières rallumées. Silence lourd. Puis, la première main se lève. C’était un ancien du quartier, casquette vissée sur le crâne. Il n’a pas parlé d’architecture, il a parlé de survie.
Le débat qui a suivi a mis en lumière les fractures réelles de la rénovation urbaine Paris. On n’est plus dans la théorie. Voici ce qui est ressorti des échanges, et croyez-moi, ce n’était pas structuré comme un manuel scolaire :
- L’obsession de l’ouverture visuelle pose problème. Les architectes et la ville veulent « aérer », créer des percées. C’est joli sur maquette. Mais les habitants, eux, expliquent que ces ruelles étroites, c’est aussi ce qui protège, ce qui crée une intimité de village. Ouvrir, c’est aussi exposer.
- Le prix du m² n’est pas une abstraction. Une dame a raconté comment son loyer a pris 30% après le ravalement de l’immeuble d’en face. L’amélioration du cadre de vie, c’est l’argument numéro un de la mairie. Mais si l’habitant d’origine ne peut plus se payer ce cadre amélioré, on améliore la vie de qui, au juste ?
- La mixité sociale, on en parle ou on la subit ? C’est revenu trois ou quatre fois. On a l’impression que pour les pouvoirs publics, la « mixité », ça veut dire faire venir des classes moyennes supérieures pour diluer la pauvreté. Sauf que la pauvreté ne se dilue pas, elle se déplace juste un peu plus loin, vers la périphérie.
- Les commerces changent, l’âme aussi. On a beaucoup ri (jaune) quand quelqu’un a mentionné l’arrivée d’une énième boutique de café torréfié artisanal à 5 euros l’espresso, juste à côté d’un taxiphone historique. Le contraste est violent. Ça raconte mieux la gentrification qu’une thèse de sociologie de 500 pages.
Ce qui frappait, c’était le décalage entre le vocabulaire des techniciens présents (ceux qui parlent de « résorption de l’habitat insalubre ») et le vécu des résidents (qui parlent de « mon chez-moi »).
Analyse critique : Rénover ou Remplacer ?
En tant qu’observateur pour Centre S.U.D., je ne peux pas m’empêcher de relier ça à nos anciens travaux sur les bidonvilles – voir nos archives dans Les Cahiers Centre Sud. La logique est parfois effrayante de similitude, même si le contexte est différent.
Dans les années 60-70, on rasait les bidonvilles pour construire des grands ensembles, pensant bien faire. « L’hygiénisme » était le maître mot. Aujourd’hui, avec les projets sur la Goutte d’Or, on sent une version 2.0 de cette idéologie. On ne rase plus tout brutalement (quoique), mais on « réhabilite » de manière si radicale que le tissu social d’origine se déchire.
Il ne s’agit pas de dire qu’il faut laisser les immeubles s’effondrer sur les gens. L’insalubrité tue, littéralement. J’ai visité des appartements rue de la Charbonnière où l’humidité vous prend à la gorge dès l’entrée. Il faut intervenir. L’urgence est réelle.
Mais la méthode interroge. La rénovation urbaine à Paris semble souvent confondre le bâti et l’humain. On traite la pierre, on refait les réseaux, on pose du double vitrage, et on espère que les problèmes sociaux (chômage, trafic, précarité) vont s’évaporer avec les vieux joints de fenêtre.
Le point de rupture
C’est là que le débat a été le plus intéressant. Un urbaniste dans la salle a jeté un pavé dans la mare : « On ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs. » Une expression malheureuse qui a failli déclencher une émeute. Parce que les œufs, ici, ce sont des familles installées depuis trois générations.
La réalité du terrain, c’est cette tension permanente :
D’un côté, vous avez la nécessité absolue de sécurité. Les immeubles haussmanniens dégradés ou les constructions faubouriennes légères ne tiennent plus. Les escaliers s’affaissent. C’est technique, c’est froid, c’est indéniable.
De l’autre, vous avez une économie de la débrouille qui fait vivre des milliers de personnes. Le marché de Château Rouge, les grossistes, c’est le poumon économique, pas seulement du quartier, mais d’une grande partie de la diaspora africaine en Île-de-France. Si vous transformez tout ça en rues piétonnes pavées avec des jardinières en bois, vous tuez cette économie.
Et maintenant ?
En sortant de la salle, la pluie s’était arrêtée, mais l’odeur du bitume mouillé et des épices restait. La Goutte d’Or est résiliente. C’est un quartier qui a mangé des dizaines de plans d’urbanisme et qui a toujours fini par les digérer à sa sauce.
Le film et le débat nous ont rappelé une chose essentielle pour nous, acteurs de la ville : l’urbanisme ne se dessine pas uniquement sur AutoCAD. Il se négocie. Parfois dans le calme, souvent dans le conflit.
Pour ceux qui veulent creuser ces questions de frictions urbaines, je vous conseille de jeter un œil à nos ressources sur les dynamiques sociales. On y voit que ce qui se passe à la Goutte d’Or n’est pas un cas isolé, c’est le symptôme d’une métropole qui cherche encore comment loger ses pauvres sans les cacher.
Allez voir ce genre de films. Allez dans ces débats. C’est rugueux, c’est bordélique, mais c’est là que bat le cœur réel de la cité.
