Le développement urbain durable dans les pays émergents

Soyons honnêtes une seconde. Quand on parle de « développement durable » dans les colloques climatisés à Paris ou Genève, on a souvent en tête des images d’Épinal : des pistes cyclables bordées d’arbres, des bâtiments à énergie positive et du tri sélectif rigoureux. C’est propre, c’est net, ça rentre dans les cases PowerPoint.

Mais transposez ça à Kinshasa, à Mumbai ou dans les périphéries de São Paulo, et ce modèle s’effrite instantanément. J’ai passé assez de temps sur le terrain avec les équipes du réseau Centre S.U.D. pour savoir que la réalité du tissu urbain dans les pays émergents ne se plie pas aux fantasmes d’architectes occidentaux. Ici, la durabilité n’est pas une question de « label vert », c’est une question de survie pure et simple.

Le développement urbain dans ces zones, c’est le chaos organisé. C’est vital, bruyant, souvent précaire, mais incroyablement ingénieux. Si on veut aborder le sujet sérieusement, il faut arrêter de regarder ces villes comme des problèmes à résoudre et commencer à les voir comme des écosystèmes en mutation rapide.

La ville informelle : le vrai moteur de l’urbanisme

C’est un chiffre qui donne le vertige : dans certaines métropoles du Sud, 60 à 70% de la population vit dans ce qu’on appelle pudiquement l’habitat informel. On parle de bidonvilles, de favelas, de quartiers auto-construits. Le réflexe classique des pouvoirs publics, c’est le bulldozer. On rase, on déplace, on construit des tours en béton à 20 kilomètres du centre.

C’est une erreur monumentale. Historiquement, c’est une catastrophe sociale.

L’habitat informel n’est pas une anomalie. C’est la réponse directe, brutale et efficace à un manque de logements abordables. J’ai vu des maçons au Caire monter des immeubles de cinq étages en briques rouges sans un seul plan d’architecte, mais avec une connaissance empirique des charges et de la ventilation qui ferait rougir certains ingénieurs.

Le développement durable, dans ce contexte, ce n’est pas détruire pour reconstruire aux normes ISO. C’est la réhabilitation in situ. C’est amener l’eau courante et l’électricité là où les gens vivent déjà, sans détruire le lien social qu’ils ont tissé depuis des décennies.

Pourquoi le « copier-coller » du Nord échoue systématiquement

Il y a cette obsession de la « Smart City » qui inonde les ministères des pays émergents. On vend des capteurs de pollution et des lampadaires connectés à des municipalités qui n’ont même pas encore de cadastre à jour ou de système d’égouts fonctionnel.

C’est absurde. Installer des panneaux solaires high-tech sur un bâtiment public, c’est bien pour la photo. Mais si le quartier d’à côté est inondé à chaque mousson parce que les canaux de drainage sont bouchés par des déchets plastiques, votre durabilité est une façade.

La technologie a sa place, bien sûr. Mais elle doit être « Low-Tech » et robuste. Dans les zones où la maintenance est le parent pauvre des budgets, une solution qui nécessite une pièce de rechange importée d’Allemagne est une solution morte-née.

Les priorités réelles (loin des discours théoriques)

Au fil des numéros des Cahiers Centre Sud, nous avons souvent débattu de ce qui constitue la véritable urgence. Ce n’est jamais ce que les promoteurs immobiliers mettent en avant. Si vous voulez construire durable dans un pays émergent, voici à quoi vous vous heurtez :

  • La gestion de l’eau est le nerf de la guerre. Pas seulement l’eau potable, mais l’évacuation. J’ai vu des quartiers entiers paralysés économiquement pendant des semaines parce que l’eau stagnante empêchait les gens d’aller travailler. Un simple curage des fossés a souvent plus d’impact économique qu’une nouvelle autoroute.
  • Le transport définit la ségrégation sociale. Si vous construisez des logements sociaux « durables » loin des centres d’activité sans prévoir de transport de masse, vous créez des ghettos. Les gens dépensent parfois 30% de leurs revenus et 4 heures par jour juste pour se déplacer. Le minibus informel (le matatu, le tap-tap) est souvent le seul système qui marche. Il faut l’intégrer, pas l’interdire.
  • Les matériaux locaux sont méprisés alors qu’ils sont la solution. On construit en verre et en béton armé sous les tropiques, créant des fours solaires qu’il faut climatiser à outrance. L’architecture vernaculaire (terre crue, bambou, brique ventilée) est traitée comme un signe de pauvreté, alors qu’elle offre un confort thermique supérieur sans coûter un centime en électricité.
  • L’espace public est le salon du pauvre. Dans des logements surpeuplés, la rue est l’extension de la maison. Si votre plan d’urbanisme ne prévoit pas d’espaces de rencontre ombragés et sûrs, vous tuez la vie sociale du quartier.

Le casse-tête de la densité et du climat

On ne peut pas parler de ces pays sans évoquer la densité hallucinante de certaines zones. À Dhaka ou Manille, la densité dépasse l’entendement. Le « durable » ici ne signifie pas préserver des espaces verts décoratifs, mais gérer la promiscuité pour qu’elle ne devienne pas insalubre.

C’est souvent une question de micro-interventions. Percer une ruelle pour créer un courant d’air. Installer des toitures réfléchissantes pour baisser la température intérieure de 3 ou 4 degrés (ce qui peut sauver des vies lors des vagues de chaleur). C’est de l’acupuncture urbaine.

J’ai souvenir d’un projet « écologique » financé par une grande banque de développement. Ils avaient prévu de grandes pelouses entre les immeubles. Six mois plus tard ? C’était de la terre battue et de la boue. Pourquoi ? Parce que l’herbe demande de l’eau (qu’on n’a pas) et de l’entretien (qu’on ne paie pas). En revanche, planter des arbres locaux aux racines profondes aurait fourni de l’ombre et stabilisé le sol. C’est ce genre de détail qui trahit une méconnaissance totale du terrain.

L’humain au centre, pas le plan masse

Ce qui a toujours guidé l’approche de Centre S.U.D., c’est l’analyse des situations précaires non pas par les statistiques, mais par les dynamiques sociales. Un quartier « pauvre » est souvent riche de réseaux de solidarité.

Quand on « rénove », on risque de briser ces réseaux. La dame qui garde les enfants du voisin, le petit commerce qui fait crédit, l’atelier de réparation au coin de la rue : c’est ça, l’économie réelle de ces villes. Si votre projet de développement urbain remplace ces structures par un supermarché et une crèche privée trop chère, vous avez peut-être amélioré le bâti, mais vous avez appauvri les habitants.

L’importance de la maîtrise d’ouvrage sociale

Le plus grand frein au développement urbain durable dans les pays émergents n’est pas technique, il est foncier et politique. Qui possède la terre ?

Tant que les habitants n’ont pas de titre de propriété ou au moins une sécurité d’occupation, ils n’investiront pas dans leur logement. Pourquoi refaire sa toiture ou installer une fosse septique correcte si on peut se faire expulser demain matin ?

Les projets qui fonctionnent vraiment sont ceux où l’État accepte de lâcher du lest. Ils régularisent l’occupation des sols, installent les infrastructures lourdes (voirie, réseaux), et laissent les habitants construire ou améliorer leurs maisons à leur rythme. C’est le principe des « Sites et Services » qui a fait ses preuves dans les années 70-80 mais qu’on a un peu oublié au profit de projets clés en main souvent désastreux.

Vers un urbanisme de la débrouille organisée

Il faut changer de lunettes. Le développement urbain durable dans les pays du Sud ne ressemblera jamais à Copenhague. Et c’est tant mieux.

Il ressemblera à un mélange hybride. Des technologies mobiles de pointe pour gérer les paiements et les services, couplées à des techniques de construction ancestrales pour gérer la chaleur. Des transports en commun massifs cohabitant avec une logistique du dernier kilomètre assurée par des vélos-cargos bricolés.

Les acteurs locaux, les maires de quartier, les associations de femmes, les « leaders » communautaires sont les véritables experts. Ils savent où l’eau stagne quand il pleut. Ils savent où les jeunes se réunissent. Tout projet qui ne les met pas autour de la table dès le jour 1 est voué à l’échec, peu importe le budget alloué.

Au final, construire durable dans un pays émergent, c’est accepter l’imperfection. C’est accepter que la ville se fasse par strates, par ajouts successifs, parfois dans le désordre. Notre rôle, en tant qu’observateurs, chercheurs ou techniciens, n’est pas d’imposer un ordre rigide, mais de fournir les squelettes – les infrastructures vitales – sur lesquels la chair de la ville pourra se développer sainement.

C’est moins glamour qu’une maquette 3D immaculée, c’est sûr. Mais c’est la seule façon de construire des villes qui ne s’effondreront pas—socialement ou physiquement—dans vingt ans.