On a souvent tendance à réduire le « résident vulnérable » à une ligne dans un tableau Excel ou à un dossier suspendu marqué d’une étiquette rouge. C’est confortable, l’abstraction. Ça permet de dessiner des plans d’aménagement urbain sans trop se salir les mains avec la réalité du terrain. Mais pour ceux d’entre nous qui ont alterné entre le bureau d’études et les visites domiciliaires dans des immeubles insalubres, on sait que la vulnérabilité a une odeur, un son, et une texture bien particulière.
En repensant aux discussions houleuses et passionnantes de cette Journée ASUD, je suis frappé par le décalage qui persiste parfois entre la ville « projetée » — celle des maquettes blanches et immaculées — et la ville « vécue ». Le résidant vulnérable n’est pas une anomalie à corriger, c’est un acteur central de la dynamique urbaine qui, par sa simple présence, interroge nos méthodes de fabrication de la ville.
J’aimerais revenir ici sur ce qui s’est dit, ce qui s’est crié parfois, et surtout sur ce qu’on peut concrètement en tirer pour nos pratiques futures. Loin des théories fumeuses, parlons de trottoirs, de cages d’escalier et de dignité.
La vulnérabilité urbaine : de quoi parle-t-on exactement ?
Sérieusement, arrêtons avec les définitions académiques à rallonge qui endorment tout le monde. La vulnérabilité résidentielle, ce n’est pas juste « être pauvre ». J’ai croisé des propriétaires âgés dans le centre historique, assis sur un petit tas d’or immobilier, mais incapables de descendre leurs quatre étages sans ascenseur. Ils sont prisonniers chez eux. C’est ça, la vulnérabilité.
Lors de la journée, on a essayé de décortiquer cette notion. C’est un mélange instable :
- C’est d’abord physique. Quand le corps lâche et que l’environnement bâti ne suit pas, la ville devient hostile. Un trottoir de 80 cm de large encombré de poubelles, c’est un parcours du combattant pour une personne en déambulateur.
- Il y a évidemment la précarité économique, mais elle est vicieuse. Elle vous pousse vers les marges, là où les loyers sont bas mais où les coûts cachés (transports, chauffage électrique dans des passoires thermiques) explosent.
- L’isolement social joue un rôle massif. On peut habiter une tour de 200 logements et ne connaître personne à qui confier ses clés en cas d’hospitalisation.
L’un des intervenants disait très justement que l’exclusion sociale commence souvent par une exclusion spatiale. On ne chasse pas les gens activement ; on rend juste leur présence impossible par une série de micro-décisions techniques et architecturales.
Retour sur la Journée ASUD : Pas de langue de bois
Ce n’était pas un colloque classique où tout le monde s’autogratule. L’ambiance était électrique, chargée de l’urgence des situations qu’on voit sur le terrain. Le réseau Centre S.U.D. a toujours eu cette vocation de mélanger les genres : chercheurs, militants, travailleurs sociaux et architectes. Et quand vous mettez un architecte qui parle de « flux » face à une assistante sociale qui gère des expulsions, ça fait des étincelles.
Un moment marquant a été le débat sur les normes. Un bureaucrate expliquait la nécessité des nouvelles régulations incendie, très strictes. Dans la salle, une voix s’est élevée pour rappeler que ces mêmes normes servaient souvent de prétexte pour fermer des lieux d’hébergement d’urgence informels sans proposer de solution de repli. « Vous sécurisez les lieux en mettant les gens à la rue », a-t-il lancé. Un silence de plomb a suivi. C’est là que réside le cœur du problème : la friction entre la sécurité normative et la sécurité existentielle.
Santé et Habitat : le cercle vicieux
On a beaucoup parlé de santé, mais pas sous l’angle médical classique. On a parlé de la santé du logement. J’ai, par exemple, visité la semaine dernière un appartement en rez-de-chaussée où l’humidité est telle que les papiers peints se décollent tout seuls. Le gamin de trois ans qui vit là est sous ventoline en permanence.
Les points soulevés par les équipes médicales présentes étaient clairs :
- Le saturnisme n’a pas disparu, contrairement à ce qu’on pense. Dans certains îlots dégradés, les peintures au plomb s’effritent encore et les diagnostics techniques passent parfois à côté.
- Le stress thermique est devenu une urgence. On pense toujours au froid, et c’est vrai que l’hiver est dur, mais les canicules récentes dans des logements sous les toits, mal isolés, tuent littéralement les résidents vulnérables âgés.
- La santé mentale est directement corrélée à l’espace. Vivre à cinq dans 30m² crée des tensions, de la violence intrafamiliale, de l’épuisement. L’architecture ne peut pas tout régler, mais elle peut au moins ne pas aggraver les choses.
Il est impératif de consulter nos ressources documentaires pour voir les études épidémiologiques qu’on a pu compiler à ce sujet. Les chiffres font froid dans le dos.
Témoignages et cas concrets : L’envers du décor
Je veux partager l’histoire de « Madame T. », dont le cas a été évoqué en atelier. Madame T. vivait dans une copropriété dégradée. Pas un bidonville, non, un immeuble des années 70 qui a mal vieilli. Chauffage collectif en panne depuis deux ans. L’ascenseur en panne un jour sur deux.
Pour elle, faire ses courses est une expédition. Elle m’a dit : « Je calcule le poids de chaque poireau parce que je sais que je devrai peut-être monter les cinq étages à pied si la machine est en panne. » Cette phrase m’a marqué. L’urbanisme, pour elle, c’est le poids du poireau.
Un autre cas, plus radical, concernait les communautés Roms en périphérie. Là, on touche à la question de l’habitat temporaire et de l’autoconstruction. L’intervention d’un sociologue a rappelé à quel point ces « bidonvilles » sont en fait des prouesses d’ingéniosité avec zéro ressource. Le problème n’est pas que les gens ne savent pas construire, c’est qu’on leur refuse le droit au sol. Dès qu’ils stabilisent une situation, on détruit tout au bulldozer. On détruit du lien social, des scolarisations en cours, des suivis médicaux. On les renvoie à la case départ, mais en plus traumatisés.
Pistes pour une ville plus inclusive (et moins bête)
Alors, on fait quoi ? On continue à écrire des rapports ? La conclusion de cette journée ASUD, c’est qu’il faut changer de braquet. L’approche purement technique a échoué.
Voici ce qui ressort de nos échanges, brut de décoffrage :
- Il faut arrêter de concevoir la ville pour un homme valide de 30 ans qui court. La ville doit être pensée pour celui qui marche lentement, qui s’arrête, qui a besoin de s’asseoir sans devoir consommer un café à 3 euros. Le banc public est un outil de démocratie, n’en déplaise aux partisans du mobilier anti-SDF.
- La réhabilitation douce vaut mieux que la démolition-reconstruction brutale. Quand on rase une barre d’immeuble, on disperse une communauté. Retaper les logements en site occupé, c’est l’enfer logistique, je sais, je l’ai fait. Mais socialement, c’est la seule option viable pour ne pas briser les solidarités de voisinage.
- Il faut intégrer l’expertise d’usage. Pas juste une réunion publique bidon à 18h où l’architecte montre ses slides. Je parle d’aller voir les résidents vulnérables chez eux, de leur demander comment ils utilisent leur cuisine, où ils étendent leur linge. C’est là que se joue la qualité de vie.
- Il faut décloisonner les budgets. C’est absurde que l’argent de la « Santé » ne puisse pas financer des travaux d’isolation, alors que ça réduirait les coûts d’hospitalisation. On marche sur la tête.
Pour ceux qui veulent approfondir ces questions techniques et sociales, je vous renvoie vers les archives de nos conférences où des experts détaillent ces mécanismes de financement croisé. C’est aride, mais c’est là que ça se joue.
Conclusion : Vers une pratique de la « bienveillance urbaine »
Je n’aime pas trop le terme « bienveillance », ça fait un peu marketing RH, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur. La Journée ASUD nous a rappelé que la ville est une machine dure. Le béton, l’asphalte, l’acier, ça ne pardonne pas.
Notre rôle, en tant qu’urbanistes, travailleurs sociaux ou simples citoyens informés, c’est d’injecter de la souplesse dans ce système rigide. La précarité urbaine n’est pas une fatalité météorologique. C’est le résultat de choix politiques et de dessins techniques.
Quand vous tracez une ligne sur un plan, demandez-vous toujours : « Est-ce que Madame T. pourra traverser cette rue ? » ou « Où ira le gamin asthmatique si on supprime ce square ? ». C’est basique, mais on l’oublie trop souvent une fois le nez dans les réglementations.
Si ces thématiques vous interpellent, n’hésitez pas à parcourir Les Cahiers Centre Sud. On y a compilé des années de recherches-actions, de photos de terrain et d’analyses qui, je l’espère, serviront à ne pas refaire les mêmes erreurs demain. La route est longue, et franchement, elle est encore pleine de nids-de-poule.
