Quand on plonge dans les archives du développement urbain, il y a des noms qui reviennent comme des refrains, et puis il y a ceux qui changent carrément la mélodie. Françoise Navez-Bouchanine appartient à cette seconde catégorie. Si vous avez passé du temps à éplucher les ressources du site Centre-sud.fr ou à débattre des dynamiques sociales au Maghreb, vous avez forcément croisé ses travaux.
Ce n’est pas juste une question de bibliographie académique poussiéreuse. L’apport de Navez-Bouchanine, c’est d’avoir mis des bottes de terrain là où d’autres restaient dans les bureaux climatisés des ministères. Elle a regardé la ville telle qu’elle se fait, pas telle qu’elle est dessinée sur les plans d’urbanisme.
On parle ici d’une sociologue et urbaniste qui a refusé de voir la « ville informelle » comme une simple anomalie à corriger. Pour elle, c’était un système vivant, complexe, avec ses propres règles, ses codes d’honneur et ses logiques économiques implacables. C’est cette approche, à la fois brute et nuancée, qui a nourri tant de discussions au sein du réseau Centre S.U.D.
L’anthropologie de la ville : sortir du bureau
Soyons honnêtes : l’urbanisme, c’est souvent très descendant. On trace des lignes, on zone, on exproprie. L’approche de Navez-Bouchanine, c’est l’inverse. C’est l’anthropologie de la ville. Ça veut dire quoi concrètement ? Ça veut dire aller s’asseoir dans les salons marocains de quartiers précaires, boire le thé, et écouter comment les gens négocient leur droit à la ville.
Elle a compris très tôt que l’habitant n’est pas un simple « usager » passif. Dans les bidonvilles de Casablanca ou les quartiers non réglementés de Rabat, l’habitant est un producteur de ville. Il construit, il bricole, il étend, il négocie avec l’autorité locale pour avoir l’eau ou l’électricité.
J’ai souvent été frappé, en relisant ses analyses, par la distinction qu’elle fait entre l’illégal et l’illégitime. C’est subtil, mais crucial :
- Une construction peut être illégale au regard du cadastre, mais totalement légitime aux yeux de la communauté qui l’a bâtie pour répondre à une crise du logement.
- À l’inverse, certains grands projets immobiliers « légaux » sont perçus comme illégitimes car ils violent le tissu social existant.
- Et puis il y a toute cette zone grise, cette négociation permanente avec les autorités, le moqaddem du quartier, où la loi s’applique « à la carte ». Navez-Bouchanine a documenté cette danse complexe mieux que quiconque.
C’est là que son travail devient fascinant pour quiconque s’intéresse aux terrains précaires. Elle ne juge pas. Elle décortique la mécanique de survie urbaine.
La Ville Informelle : Au-delà du chaos apparent
Le terme de « ville informelle » est souvent utilisé à tort et à travers pour désigner tout ce qui fait peur aux planificateurs : la saleté, le manque d’ordre, la pauvreté. Françoise Navez-Bouchanine a passé une grande partie de sa carrière à nettoyer ces préjugés.
Pour elle, l’informalité n’est pas le chaos. C’est un mode de production de l’urbain. Si vous regardez bien, un quartier informel a une structure sociale souvent plus solide qu’un lotissement pavillonnaire moderne où personne ne se connaît. Il y a des hiérarchies, des solidarités, et une économie interne.
Dans ses recherches, elle souligne souvent que l’informel est une réponse rationnelle à une offre institutionnelle défaillante. Si l’État ne peut pas loger les gens à un prix abordable et proche des lieux de travail, les gens le feront eux-mêmes. C’est aussi bête que ça. Mais le reconnaître exigeait un certain courage politique à une époque où la réponse standard était le bulldozer.
Ses travaux ont montré que la « resorption des bidonvilles » (un grand classique des politiques publiques au Maroc et ailleurs) échoue souvent parce qu’elle ignore la dimension sociale. On donne quatre murs et un toit en béton loin du centre-ville, et on s’étonne que les gens revendent pour retourner dans un bidonville mieux situé. Navez-Bouchanine avait prédit ces échecs en expliquant que l’habitat n’est pas juste un abri, c’est une position stratégique dans la ville.
La Fragmentation Urbaine : Quand la ville se brise
Si vous deviez retenir un concept clé associé à Navez-Bouchanine, en dehors de l’informalité, c’est celui de la fragmentation urbaine. C’est un phénomène qu’on observe partout aujourd’hui, mais elle l’a analysé avec une acuité particulière dans le contexte maghrébin.
La fragmentation, c’est quand la ville cesse d’être un espace public partagé pour devenir une collection d’enclaves hermétiques. D’un côté, vous avez la ville informelle, dense, précaire, souvent stigmatisée. De l’autre, vous voyez surgir les résidences fermées, sécurisées, les « gated communities » pour les classes moyennes et supérieures qui veulent s’isoler.
Ce qui est effrayant dans ses observations, c’est la perte du « vivre ensemble ». La ville n’est plus un lieu de mélange. Chacun reste chez soi, dans son entre-soi rassurant. Les espaces publics, qui devraient être le ciment de la société urbaine, deviennent soit des lieux de passage dangereux, soit des zones privatisées (comme les centres commerciaux).
J’ai relu récemment certaines de ses contributions sur l’espace public au Maroc. Elle y décrit comment la rue, traditionnellement un prolongement de la maison populaire, devient un espace hostile pour les nouvelles classes urbaines. Cette rupture crée des tensions invisibles mais palpables. La ville se « miétise ». On ne traverse plus certains quartiers, on les contourne.
L’apport aux Cahiers Centre Sud et au réseau
Le site Centre-sud.fr et le réseau associé (Situation Urbaine de Développement) ont longtemps servi de caisse de résonance pour ces idées. Françoise Navez-Bouchanine n’était pas juste une chercheuse isolée ; ses travaux alimentaient directement les « Cahiers Centre Sud » et les conférences qui réunissaient praticiens et théoriciens.
Pourquoi cet impact était-il si fort ?
Parce qu’elle faisait le pont. Elle parlait le langage académique nécessaire pour donner de la crédibilité aux recherches, mais elle abordait des sujets brûlants qui intéressaient les acteurs de terrain : les ONG, les architectes engagés, et même certains décideurs publics assez ouverts pour écouter.
Dans les débats organisés par le réseau, sa voix rappelait toujours l’importance de l’humain. Quand on parlait de « taux d’urbanisation », elle parlait de familles. Quand on parlait de « trame viaire », elle parlait de parcours quotidiens des femmes ou des enfants. Elle a humanisé la donnée urbaine.
Quelques pistes de lecture incontournables
Si vous voulez aller plus loin que ce modeste résumé, il faut se plonger dans le texte. Attention, ce n’est pas de la littérature de plage, c’est du dense, mais c’est incroyablement éclairant.
On cite souvent « La fragmentation en question : des villes entre fragmentation spatiale et fragmentation sociale ? ». C’est un ouvrage qui pose les bases théoriques de tout ce qu’on vient d’évoquer. Il y a aussi ses nombreuses contributions collectives sur les villes du Maghreb.
Ce qui est marquant dans ses publications, c’est l’évolution du regard. Dans les années 80 et 90, on sent l’urgence de décrire l’explosion urbaine. Plus récemment, ses écrits se sont orientés vers la gestion de cette complexité, sur les questions de gouvernance urbaine. Comment gère-t-on une ville qui a grandi plus vite que ses institutions ?
Pourquoi est-ce encore pertinent aujourd’hui ?
On pourrait se dire : « C’est bon, on a compris, les bidonvilles c’est compliqué. » Mais relire Navez-Bouchanine aujourd’hui, c’est prendre une claque de réalité sur nos villes modernes, même en Europe.
Regardez autour de vous. La crise du logement, l’habitat « alternatif » (qui est souvent un joli mot pour précaire), la gentrification qui chasse les pauvres en périphérie, la montée des résidences ultra-sécurisées… Tout ce qu’elle a analysé au microscope dans le contexte du développement se retrouve, sous d’autres formes, dans nos métropoles occidentales.
J’ai l’impression que nous sommes tous en train de vivre cette fragmentation qu’elle décrivait il y a vingt ans. L’espace public se rétrécit. La mixité sociale devient un vœu pieux dans les plaquettes des promoteurs, mais une rareté dans la réalité du bitume.
Son travail nous force à nous poser la question qui fâche : pour qui fabrique-t-on la ville ? Pour le planificateur qui veut un beau plan orthogonal ? Pour l’investisseur qui veut du rendement ? Ou pour l’habitant qui, avec ses briques et sa tôle, essaie juste de se construire un coin de monde ?
C’est tout l’héritage intellectuel que l’on retrouve en filigrane sur {internal_links} et dans l’esprit des travaux que nous continuons de relayer. La ville n’est pas un stock de bâtiments, c’est un flux de vies. Et personne ne l’a raconté avec autant de justesse que Françoise Navez-Bouchanine.
