On a tous déjà vu ce genre de réunion publique. Vous savez, celle qui se tient un mardi soir pluvieux dans un gymnase mal chauffé ou une salle des fêtes aux néons qui grésillent. Au fond, une maquette flambant neuve trône sur une table, protégée comme une relique sainte. Devant, un architecte ou un élu, micro en main, explique avec de grands gestes pourquoi la destruction de la moitié du quartier est une « opportunité formidable de retisser le lien social ».
Et dans la salle ? Des bras croisés. Des soupirs. Parfois des cris. C’est le théâtre classique de l’incompréhension urbaine.
Ici, chez Centre S.U.D., on a passé des années à décortiquer ces mécanismes. À travers nos recherches sur les situations urbaines de développement, notamment dans les contextes précaires comme les bidonvilles ou l’habitat informel, une vérité crue nous a sauté aux yeux : construire la ville sans ceux qui l’habitent est non seulement arrogant, c’est techniquement inefficace.
Qu’il s’agisse de résorber un habitat insalubre ou de repenser une place publique, la concertation habitante n’est pas une case à cocher dans un formulaire administratif. C’est la différence entre un projet qui vit et un projet qui se fait vandaliser au bout de six mois parce qu’il n’a aucun sens pour les riverains.
L’illusion de l’architecte démiurge
Il y a encore cette vieille école de pensée, héritée du modernisme pur et dur, qui imagine l’urbaniste comme un chirurgien opérant sur un corps inerte. On regarde le plan masse, on trace des axes, on pose des volumes. C’est propre, c’est géométrique.
Sauf que la ville est sale, bruyante et complexe. Elle est humaine.
J’ai le souvenir d’une intervention sur une rénovation de grands ensembles. Sur le papier, le plan était parfait : on supprimait des « zones d’ombre » pour créer des « cheminements clairs ». En réalité ? Les urbanistes allaient détruire le seul petit muret où les ados se retrouvaient sans gêner personne, et forcer les grands-mères à traverser une zone venteuse pour aller au marché.
Si personne n’avait pris le temps de s’asseoir avec les résidents, on aurait créé deux conflits d’usage majeurs en pensant bien faire. L’habitant possède une maîtrise d’usage. C’est lui l’expert du quotidien. Il sait que l’escalier B sent l’humidité quand le vent vient de l’ouest, et que personne n’utilise le parc de jeux parce qu’il est en plein cagnard l’été sans un seul arbre.
Au-delà de la réunion « alibi »
Le problème, c’est que le terme « concertation » a été lessivé. Il est devenu un élément de langage marketing. On lance une « grande concertation », on met trois post-it sur un tableau blanc, et on fait ce qu’on avait prévu de faire au départ. C’est ce qu’on appelle la concertation alibi.
Pour que ça marche, il faut accepter de perdre le contrôle. C’est effrayant pour un maître d’ouvrage. Ça veut dire accepter que le projet initial va changer, qu’il va peut-être prendre du retard, ou qu’il va coûter différemment (pas forcément plus cher, mais alloué ailleurs).
Dans nos travaux avec le réseau Centre S.U.D., notamment en observant les dynamiques dans l’habitat précaire, on a vu que l’auto-organisation est souvent bien plus performante que la planification stricte. Dans un bidonville, par exemple, l’espace se négocie au millimètre près en fonction des besoins réels. C’est de l’urbanisme d’urgence, brutal certes, mais incroyablement fonctionnel. Pourquoi nos projets « formels » sont-ils souvent moins pertinents ?
Parce qu’on oublie la base : l’écoute active.
Comment on fait pour de vrai ?
Oubliez les diaporamas PowerPoint. Si vous voulez vraiment intégrer l’habitant au projet urbain, il faut sortir des bureaux. Voici ce qui fonctionne sur le terrain, loin de la théorie universitaire aseptisée :
- Le diagnostic en marchant est redoutable d’efficacité. On ne reste pas assis. On marche dans le quartier avec un groupe d’habitants, de jour comme de nuit. C’est là qu’on entend les vraies choses : « Ici, on a peur le soir parce que l’éclairage est cassé depuis deux ans », ou « Là, c’est génial, c’est là qu’on fait le barbecue le dimanche ».
- Faut aller chercher les « invisibles ». Souvent, ceux qui viennent aux réunions sont les notables du quartier, les retraités actifs ou les opposants virulents. Mais la mère célibataire qui court entre deux boulots ? Les jeunes qui squattent le hall ? Si vous n’allez pas les voir là où ils sont, votre concertation est biaisée.
- L’éphémère pour tester le permanent. Avant de couler du béton, pourquoi ne pas tester l’aménagement avec du bois, de la peinture au sol, du mobilier mobile ? Ça permet aux gens de vivre l’espace et de dire « non, ça ne marche pas » avant d’avoir dépensé des millions. C’est de l’urbanisme tactique, et ça sauve des projets.
- Accepter le conflit. Une vraie concertation, ça grince. Si tout le monde est d’accord tout de suite, c’est que personne n’a vraiment compris l’enjeu ou que vous n’avez invité que vos amis. Le conflit est sain, il révèle les tensions réelles du territoire qu’il faut traiter.
L’impact sur la durabilité sociale
On parle souvent de durabilité écologique – mettre des panneaux solaires et récupérer l’eau de pluie. C’est très bien. Mais qu’en est-il de la durabilité sociale ?
Un bâtiment ou un espace public conçu avec ses usagers sera respecté. C’est aussi bête que ça. Si les gamins du quartier ont aidé à planter les arbres ou à choisir les couleurs du terrain de sport, ils ne vont pas le dégrader la semaine suivante. Il y a un sentiment d’appropriation qui se crée.
À l’inverse, on a vu dans nos analyses des « Cahiers Centre Sud » des exemples d’architectures parachutées, aussi esthétiques soient-elles, rejetées comme des greffes ratées par le corps social. Des équipements culturels qui restent des forteresses vides, des espaces verts qui deviennent des décharges sauvages. C’est le prix du mépris, involontaire ou non.
La transformation du rôle de l’expert
Cela demande une humilité nouvelle de la part des professionnels. L’architecte ou l’urbaniste ne disparaît pas, bien au contraire. Son rôle évolue.
Il ne s’agit plus seulement de dessiner, mais de traduire. Il doit traduire les besoins parfois confus, émotionnels ou contradictoires des habitants en solutions spatiales et techniques. Il devient un médiateur. C’est un rôle passionnant, beaucoup plus riche que celui de simple dessinateur de formes.
Je me souviens d’une discussion houleuse sur un projet de densification. Les riverains hurlaient au « bétonnage ». En creusant, en discutant vraiment, on a compris que leur peur n’était pas la densité en soi, mais la perte d’intimité et la saturation du stationnement. En retravaillant les vis-à-vis, en créant des tampons végétaux et en gérant intelligemment les flux, le projet a pu se faire. Plus dense, certes, mais accepté. Sans dialogue, ça finissait au tribunal administratif pour cinq ans de recours.
Les pièges à éviter
Ne soyons pas naïfs non plus. La concertation n’est pas une baguette magique. Elle a ses écueils qu’il faut voir venir de loin si on ne veut pas se planter.
- Le temps de la concertation n’est pas le temps politique. Un élu veut souvent inaugurer avant les prochaines élections. La concertation, elle, demande du temps long, de la maturation. Ce décalage temporel tue beaucoup d’initiatives.
- La fatigue de la consultation. Dans certains quartiers « politique de la ville », les habitants ont vu défiler des dizaines de sociologues, d’étudiants, de consultants. Ils ont répondu à des tonnes de questionnaires. Et rien n’a changé. Cette lassitude est terrible. Si vous sollicitez la parole, vous avez une obligation morale de résultat, ou au moins de retour d’information.
- La complexité technique comme barrière. Rien de pire que l’expert qui noie le poisson avec du jargon (PLU, coefficient d’emprise au sol, R+4…). Si on veut l’avis des gens, il faut parler leur langue, utiliser des visuels clairs, des maquettes 3D manipulables, pas des plans de coupe illisibles pour le néophyte.
Vers une coproduction de la ville
Au final, l’ambition que portait Centre S.U.D. à travers ses ressources et colloques reste d’une actualité brûlante : passer de la consultation à la coproduction.
Imaginez des projets où les budgets participatifs ne servent pas juste à refaire trois bancs, mais à décider de la programmation d’un équipement public. Imaginez des coopératives d’habitants qui pèsent sur le plan d’aménagement de leur ZAC. Ça existe, ça se fait à Zurich, à Berlin, et parfois, timidement, chez nous.
La ville de demain ne se décrète pas depuis une tour d’ivoire. Elle se négocie au niveau du trottoir. C’est plus salissant, c’est plus long, c’est parfois frustrant. Mais c’est la seule manière de construire des lieux qui ont une âme.
Si vous êtes porteur de projet, architecte ou décideur, posez-vous la question avant de valider votre prochaine esquisse : qui a tenu le crayon ? Juste vous, ou aussi ceux qui vont vivre dedans ?
« L’urbanisme ne doit pas viser à la beauté des pierres, mais au bonheur des hommes. » – Cette maxime qu’on entend parfois sonne creux si on ne demande pas aux hommes (et aux femmes) ce qui fait leur bonheur.
La concertation habitante, c’est finalement remettre un peu de bon sens paysan au cœur de la machine technocratique urbaine. C’est reconnaître que l’expertise d’usage vaut bien un diplôme d’ingénieur. Et franchement, vu l’état de certaines de nos banlieues pensées « d’en haut » dans les années 70, on se dit qu’on n’a plus vraiment le choix d’essayer autre chose.

