Quand on parle du Brésil, deux images se superposent presque instantanément : la courbe parfaite de Copacabana et l’enchevêtrement infini de briques rouges qui grimpe sur les collines environnantes. C’est brutal, c’est visuel, et pour nous, chercheurs et urbanistes qui avons gravité autour des travaux du Centre S.U.D., c’est un cas d’école fascinant et terrifiant à la fois.
On ne peut pas analyser l’urbanisme en Amérique Latine sans se heurter, littéralement, à la réalité de la favela. Ce n’est pas juste une « zone de non-droit » comme aiment le répéter certains journaux télévisés en quête de sensationnel. C’est une production urbaine à part entière. C’est de l’architecture sans architectes, de l’urbanisme sans planificateurs, organisé par une nécessité vitale.
Dans les dossiers que nous traitions souvent ici, la question de l’habitat précaire revenait sans cesse. Mais le Brésil, et Rio en particulier, offre une échelle complètement différente. On ne parle pas de campements provisoires, mais de villes dans la ville, avec leurs propres codes, leurs propres économies et, croyez-le ou non, leur propre réglementation urbanistique implicite. Plongeons dans cette mécanique complexe.
La « brique rouge » comme manifeste architectural
Oubliez la tole ondulée des bidonvilles naissants qu’on voit parfois en Afrique ou en Asie du Sud-Est. La favela brésilienne mature, c’est du solide. C’est le règne du tijolo, cette brique creuse en terre cuite, bon marché, qui laisse respirer les murs dans la touffeur tropicale.
Ce qui frappe quand on marche dans une ruelle de la Rocinha ou de Vidigal, c’est la verticalité. Faute de terrain (le sol est cher ou la pente est dangereuse), on construit vers le haut. La maison commence avec une pièce. Puis la famille s’agrandit, on coule une dalle — la fameuse laje — et on monte un étage. Un enfant se marie ? On remet une couche.
C’est une architecture évolutive, organique. Techniquement, c’est un défi permanent à la gravité et aux ingénieurs. J’ai vu des structures de quatre, cinq étages posées sur des fondations qui feraient hurler un inspecteur du bâtiment en France. Et pourtant, ça tient (la plupart du temps).
Mais cette densité extrême pose des problèmes insolubles pour l’urbaniste classique :
- La lumière naturelle devient un luxe rare au rez-de-chaussée, créant des problèmes d’humidité et de tuberculose endémiques.
- La ventilation est coupée par la construction du voisin qui s’est collé littéralement à votre fenêtre.
- L’accessibilité est un cauchemar logistique : comment faire passer une ambulance dans un eco (ruelle) de 80 centimètres de large avec des escaliers tous les dix mètres ?
L’urbanisme de la débrouille (ou l’absence de l’État)
Le réseau viaire d’une favela n’a pas été dessiné sur une table à dessin. Il suit la topographie, l’écoulement des eaux et les opportunités foncières. C’est ce qu’on appelle souvent la trame irrégulière, mais je préfère le terme de « trame négociée ».
Prenez l’exemple de l’eau et de l’électricité. L’État brésilien a mis des décennies à « reconnaître » ces zones. Pendant ce temps, les habitants n’ont pas attendu. Ils ont créé les gatos (chats), ces branchements pirates sur les lignes à haute tension.
C’est un fouillis de câbles noirs qui pendent au-dessus des têtes, une toile d’araignée potentiellement mortelle, mais qui apporte l’énergie nécessaire pour faire tourner les frigidaires et les télévisions. C’est là toute l’ambiguïté : c’est illégal, mais sans ça, la ville s’arrête. Aujourd’hui, les compagnies d’électricité tentent de régulariser ces compteurs, souvent avec des tensions sociales énormes car qui dit compteur dit facture, et qui dit facture dit budget explosé pour des familles qui vivent avec moins de 300 euros par mois.
Dynamiques sociales : une hiérarchie invisible
Il faut arrêter de voir la favela comme un bloc homogène de pauvreté. C’est une vision dépassée. Il y a une stratification sociale très nette à l’intérieur même de ces quartiers.
En bas, proche de l’asfalto (la rue goudronnée, la ville formelle), c’est là que ça coûte cher. Vous avez les commerces, l’accès facile aux bus, moins d’escaliers à grimper. C’est la « petite bourgeoisie » de la favela. Plus vous montez, plus c’est précaire, plus c’est dur physiquement d’y accéder, et souvent, plus c’est dangereux car vous vous éloignez du contrôle visuel de la police et vous vous enfoncez dans le dédale contrôlé par le trafic.
Les dynamiques communautaires y sont paradoxales :
- Une solidarité de voisinage qu’on a totalement perdue dans nos immeubles européens. Si vous n’avez plus de riz, la voisine vous en donne. Si vous devez aller travailler, quelqu’un garde les gosses. C’est un filet de sécurité sociale informel mais ultra-robuste.
- Une loi du silence imposée. On ne voit rien, on n’entend rien. Les « patrons » du trafic assurent une forme d’ordre (pas de vol à l’intérieur de la favela, par exemple) en échange d’une loyauté absolue ou, a minima, d’une soumission silencieuse.
J’ai souvenir d’une discussion avec un leader associatif local lors d’un colloque il y a quelques années. Il disait quelque chose de marquant : « L’urbaniste qui vient ici avec ses plans mais sans comprendre qui tient quelle rue, il ne construira rien du tout. Ou alors son projet sera vandalisé en deux semaines. »
Les interventions publiques : Leçons d’échecs et petites victoires
L’histoire de l’urbanisme au Brésil vis-à-vis des favelas est une série de virages à 180 degrés.
Dans les années 60-70, la politique, c’était l’éradication. On rase, on déplace les gens à 40 kilomètres dans des barres d’immeubles sans âme (type Cité de Dieu à ses débuts), et on récupère le terrain pour la spéculation immobilière. Résultat ? Catastrophe sociale, perte des liens communautaires, et violence qui explose dans les nouveaux quartiers dortoirs.
Puis est venu le temps du « Favela-Bairro » dans les années 90, un programme qui a beaucoup intéressé les réseaux comme Centre S.U.D. L’idée était révolutionnaire pour l’époque : on ne rase pas, on urbanise. On apporte l’égout, on pave la rue principale, on construit une place publique. On intègre la favela à la ville.
Ça a marché par endroits. Mais l’urbanisme cosmétique a ses limites.
L’éléphant blanc du téléphérique
Prenez le cas du Teleférico do Alemão, inauguré en grande pompe avant la Coupe du Monde. Une télécabine, type station de ski, pour survoler la favela et désenclaver les sommets. Sur le papier, c’est du génie : mobilité douce, vue imprenable, connexion rapide au métro.
Dans la réalité ? Une maintenance gouffre financier. Dès que la crise économique a frappé le Brésil post-2016, le téléphérique s’est arrêté. Les cabines se balancent dans le vide, inutiles, au-dessus des habitants qui ont toujours besoin d’une heure pour descendre à pied. C’est l’exemple typique de l’infrastructure « vitrine » déconnectée de la capacité de gestion à long terme. C’est ce genre de décalage que nous pointions souvent dans nos analyses critiques.
L’économie : bien plus que de la survie
Il y a un dynamisme économique qu’on soupçonne peu de l’extérieur. La favela est une machine à consommer et à entreprendre.
Le système de moto-taxis en est le meilleur exemple. C’est une réponse directe à une contrainte urbanistique (les pentes raides et les ruelles étroites). C’est organisé, il y a des gilets, des stations, des tarifs fixes. C’est un micro-système de transport qui comble les lacunes du service public.
De même pour le commerce. Les grandes marques brésiliennes ont longtemps boudé ces zones. Aujourd’hui ? Elles se battent pour y entrer. Casas Bahia (géant de l’électroménager) livre dans la favela. Pourquoi ? Parce que le pouvoir d’achat cumulé de 100 000 habitants, même pauvres, est gigantesque.
Mais cela amène un nouveau phénomène : la gentrification.
Dans des favelas « pacifiées » et bien situées avec vue sur mer (comme Vidigal), les étrangers et la classe moyenne bohème ont commencé à acheter. Ils retapent, ils ouvrent des auberges de jeunesse ou des bars à cocktails « roots ». Les prix montent. Les habitants historiques, ceux qui ont monté les briques à dos d’homme il y a trente ans, se retrouvent parfois poussés dehors, non pas par des bulldozers, mais par le marché immobilier. Une ironie cruelle.
Conclusion : Vers une intégration réelle ?
Le Brésil nous enseigne que la ville formelle et la ville informelle ne sont pas deux mondes étanches. Elles s’interpénètrent. La femme de ménage qui travaille à Leblon (quartier riche) vit à Rocinha. Le portier de l’immeuble de luxe dort à deux heures de bus de là.
Les projets urbains qui fonctionnent sont ceux qui arrêtent de vouloir imposer une grille orthogonale sur une réalité organique. Ce sont ceux qui travaillent sur la couture urbaine : un escalier mécanique qui marche vraiment, une bibliothèque communautaire au cœur du quartier, un système de collecte des déchets adapté aux ruelles étroites (et non des camions bennes qui ne peuvent pas passer).
Pour nous, acteurs de la réflexion urbaine, la favela reste le rappel permanent que l’urbanisme n’est pas qu’une affaire de béton et de plans CAD. C’est avant tout une affaire de flux humains, de compromis sociaux et de survie. Ignorer cette complexité au profit de solutions simplistes, c’est l’assurance de l’échec. Et ça, les ruines de certains projets « modernisateurs » dans les collines de Rio sont là pour nous le rappeler chaque jour.

