Événement Netraces : Traces Numériques et Ville

C’était une salle pas particulièrement glamour, avec cette lumière artificielle un peu jaunasse typique des bâtiments universitaires des années 90, mais l’énergie qui circulait pendant l’événement Netraces racontait une toute autre histoire. On n’était pas là pour vendre la dernière application de livraison à vélo ou pour s’extasier bêtement devant le concept de « Smart City » – un terme qu’on a d’ailleurs fini par bannir de nos conversations au bout de deux heures tant il sonnait creux.

Non, l’objectif était bien plus rugueux, plus complexe. On parlait de la ville réelle. Celle qui craque, celle qui se construit la nuit dans les interstices, celle des quartiers précaires et des zones d’habitat informel que le Centre S.U.D. scrute depuis des années. L’événement Netraces : Traces Numériques et Ville, c’était la collision frontale entre l’urbanisme de terrain – celui qui a de la boue sur les chaussures – et l’univers souvent trop propre de la donnée numérique.

Quand le numérique rencontre le terrain vague

Soyons honnêtes cinq minutes : la plupart des congrès sur le numérique urbain ressemblent à des brochures publicitaires. On vous vend de la fluidité, de l’optimisation, du « zéro friction ». Mais quiconque a déjà mis les pieds dans un bidonville ou une zone d’habitat précaire sait que la ville est faite de frictions. C’est même ça qui la rend vivante.

Durant Netraces, la question centrale n’était pas « comment optimiser le trafic », mais plutôt : que disent nos traces numériques sur les inégalités urbaines ?

Je me rappelle d’une intervention marquante d’un géographe qui a superposé la carte officielle d’une métropole (celle que vous avez sur votre GPS, propre et nette) avec une carte des activités mobiles et des réseaux sociaux. Le contraste était saisissant. Sur la carte officielle, certaines zones étaient des taches grises, vides, des « no man’s land ». Sur la carte des traces numériques, ces mêmes zones clignotaient d’une activité furieuse. Il y avait de la vie, du commerce, des échanges, des communautés entières qui existaient numériquement mais que l’urbanisme classique refusait de voir.

C’est là que le travail que nous documentons souvent, notamment à travers Les Cahiers Centre Sud, prend tout son sens. Le numérique devient un outil de contre-visualisation. Il ne sert pas à surveiller, mais à prouver l’existence.

Au-delà de la « Smart City » : les outils de la débrouille

On a passablement démonté le mythe de la ville intelligente durant ces journées. Vous savez, cette idée que des capteurs vont régler des problèmes sociaux structurels ? Une blague. Ce qui a émergé des ateliers, c’est une boîte à outils beaucoup plus pragmatique, bricolée, presque punk par moments.

Les participants, un mélange improbable de sociologues, d’architectes et de codeurs, ont mis sur la table des méthodes qui sentent le vécu :

  • Les données ne sont pas toujours des fichiers Excel bien propres. Parfois, la « donnée », c’est une photo floue prise avec un vieux smartphone qui documente une expulsion locative illégale. C’est une trace brute.
  • La cartographie participative (type OpenStreetMap) devient une arme politique. Quand vous mappez un point d’eau qui n’existe « officiellement » pas, vous forcez les autorités à reconnaître que des gens vivent là et qu’ils boivent, tout simplement.
  • Il y a cette notion de « droit à l’opacité ». C’était un débat houleux : faut-il tout cartographier ? Si on rend visible un squat sur une carte numérique, on aide les assos à intervenir, certes. Mais on donne aussi l’adresse exacte à la police. C’est un fil-de-fériste constant.

C’est ce genre de dilemme éthique qui a animé les pauses-café bien plus que les présentations techniques. On n’est pas dans la théorie pure ; on touche à la vie des gens. C’est l’ADN même des recherches que vous retrouvez dans nos conférences débats : la technologie n’est jamais neutre.

Cartographie sociale : dessiner ce qui bouge

Le cœur de l’événement Netraces, c’était la cartographie des dynamiques sociales. Oubliez les plans cadastraux figés. La ville est un organisme qui respire, et le numérique permet (parfois) de capter ce souffle.

J’ai été particulièrement frappé par une démonstration sur les flux de déplacement dans les zones périurbaines. Pas les trajets domicile-travail classiques (les fameuses migrations pendulaires dont on nous rebat les oreilles), mais les micro-déplacements. Les trajets pour aller chercher de l’aide, pour visiter la famille, pour trouver des matériaux de récupération.

En analysant ces traces, on s’aperçoit que les frontières administratives de la ville n’ont aucun sens pour ses habitants les plus précaires. Ils traversent des périphériques, contournent des zones industrielles, créent des corridors de circulation invisibles pour l’œil de l’architecte, mais évidents pour celui qui marche.

C’est fascinant de voir comment l’outil numérique, souvent accusé de nous déconnecter du réel, peut au contraire nous forcer à le regarder en face. Si vous regardez les archives de notre section Situation Urbaine de Développement, vous verrez que cette préoccupation de « recoudre » la ville formelle et informelle est ancienne. Sauf qu’avant, on avait des carnets de croquis. Maintenant, on a des métadonnées. L’outil change, l’urgence sociale reste la même.

Retour sur quelques moments forts

Il y a eu des moments de flottement, évidemment. Comme quand ce développeur a essayé d’expliquer le fonctionnement d’un algorithme de clustering à un sociologue marxiste old-school qui voyait de l’aliénation partout. Le dialogue de sourds a duré vingt minutes, c’était à la fois pénible et hilarant. Mais à la fin, ils sont tombés d’accord sur un point : l’algorithme reproduisait les biais de celui qui l’avait codé.

On a aussi beaucoup parlé de la pérennité de ces données. C’est bien beau de faire une cartographie numérique d’un bidonville en 2023, mais qu’advient-il de ces données en 2030 quand le bidonville a été rasé pour construire un centre commercial ?

La trace numérique devient alors une archive, une mémoire fantôme d’un lieu disparu. C’est une forme d’archéologie préventive.

Pourquoi Netraces est essentiel pour Centre S.U.D.

Pour notre réseau, cet événement n’était pas une parenthèse. C’était une mise à jour nécessaire de notre logiciel de pensée. On a passé des décennies à analyser l’architecture et l’urbanisme par le prisme du bâti, du dur, du béton.

Aujourd’hui, ignorer la couche numérique de la ville, c’est comme essayer de comprendre le corps humain en ne regardant que le squelette et en ignorant le système nerveux. Ça ne marche pas. Les dynamiques de précarité, d’exclusion, mais aussi de solidarité, passent désormais par des câbles, des ondes et des serveurs.

Si vous voulez creuser ces sujets, je vous suggère de jeter un œil à nos ressources sur la collaboration entre chercheurs et acteurs de terrain. Vous verrez que la technologie ne remplace pas le lien humain, elle le complexifie. Et c’est justement dans cette complexité qu’on trouve les pistes les plus intéressantes pour l’avenir de nos villes.

Au final, Netraces nous a laissé avec plus de questions que de réponses, et c’est très bien comme ça. Les certitudes, en urbanisme, c’est souvent le prélude aux catastrophes. On préfère le doute, l’expérimentation, et ces fameuses traces que nous continuons de suivre, une par une, dans le dédale urbain.