Se tenir debout au milieu d’un bidonville ou d’une zone de transit, carnet en main, ce n’est pas exactement l’image d’Épinal que se font la plupart des gens de la recherche académique. Pourtant, c’est là, les pieds dans la boue et loin des amphithéâtres climatisés, que s’est construite l’identité du Centre S.U.D. On ne fait pas de la sociologie urbaine depuis un bureau au cinquième étage avec vue sur la Tour Eiffel. La ville, la vraie, celle qui craque, qui s’invente et qui résiste, elle se passe au niveau du sol.
Notre approche n’a jamais été de simplement « regarder » les pauvres ou les zones précaires comme on regarderait des insectes sous un microscope. L’idée fondatrice, c’était de casser la vitre. On parlait de recherche-action parce qu’il n’y avait pas d’autre choix : comprendre une situation d’urbanisme précaire impliquait forcément de s’y frotter, d’interagir avec les habitants, et souvent, de se retrouver médiateur involontaire entre une administration rigide et une réalité humaine floue.
Au fil des décennies, nos travaux ont couvert un spectre assez large, mais si je devais résumer l’ambiance de nos bureaux (et de nos terrains), c’était un mélange constant d’urgence sociale et de rigueur scientifique. On cherchait à documenter ce que l’urbanisme officiel refusait souvent de voir.
La « Recherche-Action » : Au-delà du buzzword
Aujourd’hui, tout le monde met le mot « collaboratif » à toutes les sauces. À l’époque, faire de la recherche-action dans les quartiers dits « sensibles », c’était du sport de combat. Le principe était simple sur le papier, mais complexe à exécuter : il s’agissait de produire de la connaissance qui serve immédiatement aux acteurs locaux. Pas dans cinq ans, maintenant.
Concrètement, ça voulait dire qu’on ne débarquait pas juste avec des questionnaires. On arrivait avec des questions ouvertes. Comment vous organisez l’accès à l’eau quand la municipalité a coupé les vannes ? Qui garde les enfants quand les mères partent travailler en horaires décalés en centre-ville ?
Ce type d’enquête change la nature même des données récoltées. On ne se contente pas de statistiques froides. On obtient des récits de vie, des trajectoires migratoires, des logiques de solidarité invisibles sur un plan cadastral. C’est ce qui nous a permis de comprendre les dynamiques sociales souterraines qui régissent les zones d’habitat spontané. Les architectes voyaient des cabanes à détruire ; nous, on voyait des réseaux sociaux (bien avant Facebook) qui maintenaient une cohésion fragile mais puissante.
Si vous jetez un œil à nos anciennes publications, notamment dans Les Cahiers Centre Sud, vous verrez que le ton n’est pas celui d’une thèse poussiéreuse. C’est du brut, de l’observation directe.
Précarité, Migration et « L’Habitat Non-Oridinaire »
Un des gros morceaux de notre activité de recherche a tourné autour de ce qu’on appelait pudiquement « l’habitat non-ordinaire ». En clair : les bidonvilles, les cités de transit, les squats, et plus tard, les campements de fortune. Ce n’était pas juste pour le plaisir de documenter la misère, mais pour analyser comment la ville se fabrique sans les urbanistes.
On a passé des années à décortiquer ces mécanismes. Ce qui frappe quand on bosse là-dessus, c’est l’ingéniosité. La précarité force l’innovation. J’ai souvenir de relevés qu’on avait faits sur des systèmes électriques bricolés qui étaient d’une complexité affolante, juste pour qu’une douzaine de familles puissent avoir de la lumière le soir.
Nos axes de travail principaux se sont souvent croisés et entrechoqués :
- Les trajectoires résidentielles des migrants primo-arrivants nous ont fascinés. On s’imaginait souvent un mouvement linéaire (arrivée -> bidonville -> HLM), alors que la réalité ressemblait plus à un jeu de l’oie avec des retours en arrière constants.
- L’économie informelle au sein des quartiers. Ce n’est pas juste du « travail au noir », c’est tout un écosystème de services (mécanique, garde d’enfants, cuisine de rue) qui pallie l’absence de commerces officiels.
- La confrontation avec les politiques publiques. C’est là que ça coinçait souvent. On passait notre temps à expliquer aux pouvoirs publics que raser une zone sans comprendre ce qui s’y jouait, c’était juste déplacer le problème de 500 mètres.
- La question de la mémoire urbaine. Quand on rénove (ou qu’on « rénove » à la dynamite), qu’est-ce qui reste de l’histoire du lieu ? On a beaucoup travaillé sur la patrimonialisation des quartiers populaires, un sujet qui, bizarrement, n’intéressait personne au ministère à l’époque.
Ce travail sur les études urbaines critiques nous a souvent mis en porte-à-faux. Pour les militants, on était parfois trop « chercheurs », trop lents. Pour les universitaires purs et durs, on était trop « terrain », pas assez théoriques. C’est une position inconfortable, mais c’est la seule qui permette de voir la réalité en face.
Les Cahiers Centre Sud : Diffuser pour ne pas oublier
La recherche qui reste dans un tiroir, ça ne sert à rien. C’est pour ça que la production éditoriale a toujours été centrale pour le réseau Centre S.U.D. « Les Cahiers Centre Sud » n’étaient pas conçus comme une revue prestigieuse pour gonfler le CV des chercheurs. C’était un outil de liaison.
On y publiait de tout. Des analyses de fond sur la ségrégation spatiale, bien sûr, mais aussi des comptes-rendus d’ateliers, des retranscriptions brutes de débats houleux entre habitants et architectes. L’objectif était de faire circuler l’information entre des mondes qui ne se parlent pas : le monde de la recherche, celui de l’action sociale, et celui de la décision politique.
Je me rappelle de numéros qu’on a bouclés dans l’urgence parce qu’une loi sur le logement allait passer et qu’il fallait absolument sortir nos données avant le vote. C’est ça aussi, la recherche engagée. Ce n’est pas attendre dix ans pour publier un livre. C’est verser des pièces au dossier quand c’est encore chaud.
Collaborations et passerelles universitaires
Même si on aimait notre indépendance, on ne bossait pas en autarcie. Le Centre S.U.D. a servi de plateforme tournante pour pas mal de laboratoires universitaires. On a souvent accueilli des thésards un peu perdus qui cherchaient un terrain d’étude concret, loin des abstractions bibliographiques.
Ces collaborations ont été vitales. Elles nous ont permis de prendre du recul. Quand vous êtes le nez dans le guidon, à gérer des urgences de terrain, avoir un sociologue ou un géographe qui vient poser un cadre théorique sur ce que vous vivez, ça aide à structurer la pensée. En retour, nous leur offrions l’accès. Entrer dans certaines zones fermées ou méfiantes envers les « officiels » était impossible sans nos réseaux. On était les passeurs.
On a monté des séminaires improbables où se côtoyaient des professeurs émérites et des responsables d’associations de quartier. Au début, le dialogue était… compliqué. Le vocabulaire n’était pas le même. Mais c’est de ces frictions qu’est née, je pense, une forme d’intelligence collective assez unique sur les questions urbaines en France.
L’héritage d’une méthode
Aujourd’hui, quand je regarde les programmes de renouvellement urbain ou les nouvelles approches de la « politique de la ville », je souris parfois. On y retrouve des concepts qu’on défendait il y a vingt ou trente ans, souvent renommés avec des anglicismes plus sexy.
Mais le fond reste le même. La ville ne se décrète pas d’en haut. Elle se vit, elle se subit parfois, et elle se transforme en permanence par le bas. Les activités de recherche du Centre S.U.D. n’avaient qu’une seule ambition au final : rendre lisibles ces transformations invisibles.
Pour ceux qui veulent creuser ces archives ou comprendre la genèse de certaines luttes urbaines actuelles, nos ressources restent disponibles. C’est une matière dense, parfois aride, mais qui regorge de pépites pour quiconque s’intéresse sérieusement à la ville. Si vous cherchez à comprendre pourquoi tel quartier fonctionne et tel autre non, malgré les millions investis, la réponse se trouve souvent dans ces vieilles pages dactylographiées, entre une analyse démographique et le témoignage d’un gardien d’immeuble.
N’hésitez pas à consulter notre section ressources documentaires pour plonger dans ces travaux. C’est de l’histoire sociale, mais c’est surtout une boîte à outils pour comprendre le présent urbain.
